Parmi les personnalités présentes, l’écrivain et essayiste Li Yuan [李遠] (dont le nom de plume est Hsiao Yeh [小野]) a loué la manière dont ces organisations, qu’il qualifie de « progressistes », travaillent à préserver ces chemins et sentiers avec à l’esprit la nécessaire protection de l’environnement, une attitude qui reste encore trop rare dans les administrations ou dans les cercles d’ingénieurs. « Deux systèmes de pensée sont engagés dans une confrontation constante », décrit-il, évoquant la polémique de 2013 à propos du projet de parc écologique de Fuyang, dans le sud de Taipei, où on avait vu l’érection d’une débauche de structures en béton. Le parc ouvert au public en 2006 se situe sur un ancien terrain militaire d’une surface de 3,8 ha, au pied du mont Fuyang. Sous la pression des riverains, d’associations écologiques et surtout de la SOW, fondée en 1995 avec pour mission la préservation des habitats naturels, entre autres, les structures de béton ont été éliminées au début de l’année pour remettre le parc dans son état antérieur.
Cette année, c’est notamment à Fuyang que se sont tenues les Journées nationales des sentiers, mais également dans un grand nombre d’autres sites à travers l’île. Plus d’une vingtaine d’associations locales se sont mobilisées aux côtés d’une cinquantaine de particuliers pour encourager les Taiwanais à « faire quelque chose pour les sentiers ».
Li Yuan est l’une des trois personnalités à s’être lancées dans cette aventure dont l’objectif est la création d’un réseau national de sentiers et de pistes cyclables. Ses deux autres partenaires sont le photographe Hsu Jen-shiu [徐仁修], également fondateur de la SOW, et Huang Wu-hsiung [黃武雄], professeur de mathématiques à la retraite et militant écologiste. Dans un manifeste publié en 2005 et intitulé Rêvons aux milliers de kilomètres de sentiers à Taiwan, Huang Wu-hsiung appelle de ses vœux une alternative à l’expansionnisme économique et la naissance d’un « nouveau mouvement culturel » dont les valeurs seraient bâties sur la communion avec la Nature.
A la différence des 14 autres réseaux de sentiers développés par l’Etat dans les régions très montagneuses, le programme de la TMIA met l’accent sur les parcours situés à moins de 500 m d’altitude et dont les dénivelés restent faibles. « Plutôt que de créer de nouveaux sentiers, le principe est au contraire de connecter ceux déjà existants », déclare Chen Chao-cheng [陳朝政], en charge de la section de l’information au sein de la TMIA et dont les bureaux sont situés dans l’Université populaire de Yonghe, à New Taipei. Huang Chao-cheng est d’ailleurs un pionnier de ces universités populaires, et l’un des principaux soutiens aux projets de la TMIA est justement offert par le réseau national des universités du savoir, ainsi que par d’autres associations de quartier qui gravitent autour.
En juin 2006, la TMIA se lance dans l’examen du réseau existant de sentiers à Taiwan. L’étude englobe aussi les routes et les voies ferrées désaffectées susceptibles de relier deux sentiers séparés. Les premiers réseaux sont situés dans une zone montagneuse de New Taipei, ainsi qu’entre Taitung et Pingtung, dans la partie méridionale de l’île, ces derniers ayant une valeur historique. A la fin de l’année 2010, un système reliant un ensemble de sentiers, avec des passages par le réseau routier, d’une longueur totale d’environ 3 000 km, est imaginé. Dans leur grande majorité, les sentiers serpentent au pied des massifs montagneux ou longent le littoral. Sur une distance totale d’environ 200 km, ces derniers sont toutefois impraticables à vélo. Par ailleurs, 30% de la distance totale est située en dessous de 100 m d’altitude.
Des perles innombrables
Les routes de la TMIA offrent plus que le merveilleux spectacle de la nature. « Le mouvement des randonneurs rassemble des professionnels de l’environnement et des militants écologistes dont l’ambition est d’explorer l’héritage historique et la valeur écologique des sentiers, explique Huang Wu-hsiung. Les randonneurs qui choisissent ces sentiers peuvent aussi visiter des sites dont les caractéristiques permettent d’en comprendre la culture et l’histoire, ainsi que leur valeur écosystémique », dit-il en citant les musées situés le long de ces promenades et consacrés à la littérature, aux marionnettes à gaine, aux vignes et aux sites préhistoriques. Toutes ces localités peu connues sont pareilles à des perles attachées au grand collier de sentiers qui englobe la culture, l’écologie et l’environnement taiwanais », ajoute-t-il.
Chen Chao-cheng est en outre persuadé du potentiel de l’écotourisme pour les fermes et les villages de pêcheurs qui se situent le long des sentiers. « Libéré des nuisances des véhicules à moteur, chacun peut profiter d’une expérience écologique beaucoup plus subtile au sein de ces villages », dit-il.
Un sentier de montagne à New Taipei. (Photo aimablement fournie par la TMIA)
Dans la conclusion de son manifeste de 2005, Huang Wu-hsiung appelle « les nouvelles générations à se lancer dans l’exploration des sentiers, à communiquer et à partager leurs découvertes sur les forums de discussions en ligne, sur Internet. » Les étudiants de l’Université nationale de Taiwan (NTU), à Taipei, ont répondu à cet appel en formant « Action-Sentiers-NTU » à la rentrée universitaire de 2013. Mené par Liao Chia-ke [廖家可], un étudiant de la faculté de Bio-ressources et d’Agriculture, le groupe trouve son origine dans un cours visant à donner aux élèves une expérience pratique de la vie agricole moderne. Chaque année durant les vacances d’été ou d’hiver, les étudiants se rendaient à la ferme expérimentale de la faculté située dans les montagnes du district de Nantou, au centre de l’île. Dans le programme du séjour figurait l’emploi de techniques de drainage naturelles pour l’entretien des sentiers. « Après avoir suivi ce cours, nous avons continué à accorder notre attention aux problématiques liées aux sentiers », dit Huang Chun-kai [黃群凱], un des étudiants fondateurs du groupe et diplômé du département d’Ingénierie mécanique.
Action-Sentiers-NTU a développé une collaboration avec la TMIA pour la promotion du concept de « sentiers à construire à mains nues ». Il s’agit d’une alternative aux sentiers aménagés parfois avec un peu trop de béton que l’on voit souvent à Taiwan, notamment dans les montagnes surplombant les zones urbaines très denses. L’objectif est d’utiliser les matériaux naturels qui sont déjà présents sur le site pour construire à mains nues le tracé du sentier. Ce type de travaux requiert un certain nombre de connaissances en matière d’ingénierie, de biologie et d’esthétique environnementale, souligne Chen Chao-cheng. Il s’agit d’un nouveau mouvement au sein des randonneurs et autres passionnés de nature, auxquels est offert, chaque mardi ou jeudi soir durant l’année universitaire, un cours de deux heures. C’est l’occasion d’explorer ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « sentierologie », dit le professeur. « Il s’agit d’une approche multidisciplinaire qui requiert des connaissances dans des domaines touchant à l’histoire, la géologie, l’écologie et les habitats naturels », explique Liao Chia-ke. Parmi les enseignants de ce cours pas comme les autres, Hsu Ming-chien [徐銘謙], professeur-assistante à l’Institut du développement national et vice-directrice exécutive de la TMIA.
La trop grande importance accordée à la sécurité
Hsu Ming-chien souligne qu’à Taiwan, on a accordé une importance presque démesurée à la question de la sécurité physique. « Plutôt que des sentiers naturels, les Taiwanais se sont mis à penser qu’il fallait absolument paver les sentiers, les baliser, les encadrer et y construire des marches en escalier avec des matériaux malheureusement trop rarement durables, tout cela pour éviter les flaques d’eau et la boue et rendre la promenade plus pratique, plus sûre, dit-elle. Mais du fait de l’érosion et de l’activité sismique, fréquentes ici, ces chemins de béton se fissurent et finissent par se dégrader. Avec l’humidité, les fleurs et les feuilles mortes qui recouvrent les marches les rendent souvent glissantes, et donc plus dangereuses, alors que ces éléments naturels sont censés embellir le sentier et rendre la promenade plus agréable encore. »
En 2012, la TMIA et d’autres associations, dont la SOW et la Société pour les sentiers sauvages de Taiwan, ont lancé une étude sur les sentiers de montagne situés à la périphérie de New Taipei. Ce projet a été mené avec l’objectif de limiter la construction de sentiers bétonnés. Un nouveau concept a par ailleurs été imaginé à l’occasion de la Conférence annuelle des associations environnementales qui s’est tenue en avril 2014 à Taipei. Il s’agit de l’idée de « terres nationales durables ». A l’issue de l’étude qui a duré deux ans, des aménagements en béton ont été constatés sur la moitié des 480 km que représentent les 272 sentiers répertoriés par les deux municipalités (Taipei et New Taipei), sans compter les installations artificielles construites avec d’autres matériaux tels que le bois ou le gravier. « Un endroit dans lequel on trouve trop de structures en béton peut difficilement retourner à son état naturel, souligne Chen Chao-cheng. Il faut associer les habitants à la conception des sentiers. » L’étude s’est concentrée sur le territoire de ces deux municipalités parce que celles-ci reçoivent plus de ressources budgétaires de l’Etat qu’ailleurs, ce qui provoque parfois une certaine propension à bétonner de la part des services administratifs en charge de l’entretien et de l’amélioration des sentiers. L’étude doit être étendue à d’autres districts de l’île, précise Chen Chao-cheng.
Dans un contexte plus large, ce dernier note que les zones urbaines situées à basse altitude mais en montagne ont été inscrites au programme du Partenariat international de l’initiative de Satoyama lancé par le ministère japonais de l’Environnement et par l’Institut pour les études avancées de durabilité de l’Université des Nations unies, à Tokyo, au Japon. « Dans les régions situées en zone périurbaine, les habitants peuvent profiter d’un environnement naturel qui permet une vie plus harmonieuse, dit-il. A long terme, il faut atteindre l’objectif de l’établissement d’un mouvement des sentiers impliquant les associations, l’Etat et les quartiers dans une gestion commune et durable, déclare-t-il. Au bout du compte, il faut multiplier le nombre d’individus entretenant une relation avec l’environnement. »